SHANTOU, LA VILLE DES LETTRES VENUES D’OUTRE-MER

Située sur la côte orientale du Guangdong, face à la mer de Chine méridionale, Shantou est l’une de ces villes chinoises dont l’histoire ne se comprend pleinement qu’en regardant vers le large. Elle appartient à la région de Chaoshan, un territoire culturel fort qui regroupe notamment Shantou, Chaozhou et Jieyang. Ici, la mer n’a jamais été seulement un paysage : elle a été une route, une frontière, une promesse et parfois une séparation.

Shantou occupe une place singulière dans l’histoire du sud de la Chine. Ville portuaire, ville commerciale, ville d’émigration, elle a longtemps constitué l’un des grands points de départ des habitants de Chaoshan vers l’Asie du Sud-Est et d’autres régions du monde. Son histoire est donc à la fois locale et internationale. Elle se lit dans sa langue, sa cuisine, ses traditions, mais aussi dans les façades anciennes de sa vieille ville et dans les milliers de lettres envoyées par les Chinois d’outre-mer à leurs familles restées au pays.

Une ville au cœur de la culture Chaoshan

Pour comprendre Shantou, il faut d’abord comprendre Chaoshan. Cette région possède une identité culturelle très marquée, parfois méconnue en dehors de la Chine, mais profondément vivante. On y parle le dialecte teochew / chaoshan, on y pratique des traditions locales anciennes, on y cultive une cuisine réputée dans toute la Chine, et l’on y retrouve une relation très forte à la famille, au commerce et à la transmission.

La culture Chaoshan est connue pour son raffinement discret : le thé gongfu, les opéras locaux, les temples, les fêtes populaires, les spécialités culinaires, mais aussi une certaine capacité à entreprendre, voyager et maintenir des liens solides malgré la distance. C’est une culture de territoire, mais aussi une culture de diaspora. Beaucoup d’habitants de Chaoshan sont partis chercher fortune ailleurs, tout en conservant un lien très puissant avec leur village, leur famille et leur région d’origine.

Shantou est ainsi plus qu’une ville administrative : elle est l’une des portes d’entrée vers cet univers culturel. Elle incarne une Chine méridionale tournée à la fois vers ses racines et vers le monde.

Shantou, un ancien port ouvert sur l’international

L’histoire moderne de Shantou est étroitement liée à son rôle portuaire. À partir du XIXe siècle, la ville devient un port ouvert au commerce international. Son ouverture officielle au commerce étranger remonte à 1860, dans le contexte des traités imposés à la Chine après les guerres de l’opium. Cette ouverture transforme profondément la ville, qui devient progressivement un centre d’échanges, de commerce et de circulation humaine.

Ce passé portuaire a donné à Shantou une dimension cosmopolite. Des marchandises y circulaient, mais aussi des idées, des formes architecturales, des pratiques commerciales et des trajectoires de vie. La ville n’était pas seulement un lieu d’arrivée : elle était surtout un lieu de départ. Depuis Shantou, de nombreux habitants de Chaoshan embarquaient vers la Thaïlande, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie ou d’autres territoires d’Asie du Sud-Est.

Cette histoire explique pourquoi Shantou reste associée à l’idée de migration. Elle fut un seuil entre la Chine continentale et le monde extérieur. Pour beaucoup de familles, le port de Shantou représentait le moment du départ, l’espoir d’une vie meilleure, mais aussi le début d’une longue séparation.

Les Qiaopi : les lettres de la diaspora

Mais l’histoire la plus émouvante de Shantou ne se trouve peut-être pas seulement dans ses rues. Elle se trouve aussi dans ses lettres.

Les Qiaopi, en chinois 侨批 (qiáopī), sont des lettres envoyées par les Chinois d’outre-mer à leurs familles restées en Chine, souvent accompagnées de transferts d’argent. Elles pouvaient prendre la forme de correspondances, de reçus, de documents de compte ou de preuves de remise. L’UNESCO les décrit comme des documents issus des échanges entre les migrants chinois et leurs familles en Chine, retraçant les conditions de vie, les activités et les liens familiaux des communautés chinoises d’outre-mer aux XIXe et XXe siècles.

Ces documents sont aujourd’hui inscrits au registre Mémoire du monde de l’UNESCO, qui protège le patrimoine documentaire. Il ne s’agit donc pas d’un patrimoine immatériel au sens strict, mais d’un patrimoine d’archives d’une valeur historique exceptionnelle. Les Qiaopi sont reconnus parce qu’ils témoignent d’un système unique, à la fois postal, financier et familial.

Dans le contexte de Chaoshan, les Qiaopi ont une importance particulière. Beaucoup d’émigrés partis depuis Shantou ou sa région envoyaient régulièrement de l’argent à leurs proches restés au pays. Ces envois permettaient de soutenir les familles, de financer l’éducation des enfants, de construire des maisons, de maintenir un statut social ou simplement d’assurer la survie du foyer.

Mais réduire les Qiaopi à de simples transferts d’argent serait une erreur. Ils étaient aussi des lettres d’amour filial, de devoir, d’inquiétude et de fidélité. Ils permettaient de dire : “je suis loin, mais je n’ai pas oublié.” Ils incarnaient un lien invisible entre ceux qui étaient partis et ceux qui attendaient.

À travers les Qiaopi, la diaspora Chaoshan apparaît dans toute sa complexité. Elle n’est pas seulement une histoire de réussite économique. Elle est aussi une histoire de manque, de responsabilité, de distance et de mémoire familiale.

L’histoire de Shantou est donc traversée par une tension profonde : partir et rester, s’éloigner et maintenir le lien, réussir ailleurs tout en continuant d’appartenir à son lieu d’origine. Cette tension est au cœur de nombreuses diasporas, mais elle prend dans la culture Chaoshan une forme particulièrement forte.

La famille y occupe une place centrale. L’individu qui part ne part jamais complètement seul. Il porte avec lui les attentes de ses proches, le souvenir de son village, les obligations envers ses parents et parfois l’espoir de toute une lignée. Le succès à l’étranger n’efface pas l’attachement au pays natal. Au contraire, il le renforce souvent.

Les Qiaopi deviennent alors des objets presque symboliques : une feuille de papier, quelques lignes, une somme d’argent, mais derrière cela une relation entière. Ils racontent la mondialisation avant la mondialisation numérique. Avant les virements instantanés, avant les appels vidéo, avant les réseaux sociaux, ces lettres faisaient circuler l’argent, les nouvelles et les émotions.

De l’archive au cinéma : le lien avec Dear You

Cette mémoire de la diaspora connaît aujourd’hui un nouvel écho grâce au cinéma. Le film chinois Dear You, en chinois 《给阿嬷的情书》, présenté au Festival de Cannes 2026, remet les Qiaopi et la culture Chaoshan au centre d’un récit contemporain. Le film, réalisé par Lan Hongchun, est présenté comme un drame familial en dialecte teochew / chaoshan. Il utilise les lettres Qiaopi comme fil narratif pour raconter une histoire de famille, de mémoire et de lien avec l’outre-mer.

Le titre chinois, que l’on pourrait traduire par “Une lettre d’amour à grand-mère”, dit déjà beaucoup. Il ne s’agit pas seulement d’un film sur l’émigration ou sur des archives anciennes. C’est un film sur la transmission intime, sur ce que les générations précédentes ont vécu, caché, porté ou attendu. À travers les Qiaopi, le film donne une forme émotionnelle à l’histoire de la diaspora.

Le choix du dialecte est également important. Dans une Chine où le mandarin domine largement les médias nationaux, tourner un film en langue locale est un geste culturel fort. Cela donne une voix à une région, à une mémoire, à une manière spécifique de parler, de ressentir et de raconter. Le film s’inscrit dans un regain d’intérêt pour les récits régionaux, les dialectes, les traditions familiales et les histoires longtemps restées à l’échelle locale.

Avec Dear You, les Qiaopi quittent les vitrines des musées pour revenir dans l’imaginaire populaire. Ce qui pouvait sembler être un patrimoine documentaire devient une matière de cinéma. Les lettres ne sont plus seulement des archives ; elles redeviennent des voix. Elles rappellent que derrière chaque migration se trouvent des familles, des promesses, des silences et des fidélités.

 

La vieille ville : une architecture entre Chine, Europe et Asie du Sud-Est

Le passé international de Shantou est encore visible dans sa vieille ville. Le quartier historique de Xiaogongyuan, souvent traduit par “Small Park” ou “Petit Parc”, conserve un patrimoine architectural remarquable. On y trouve de nombreux bâtiments de type qilou, ces immeubles à arcades typiques de plusieurs villes du sud de la Chine. Les étages supérieurs avancent au-dessus du trottoir, portés par des colonnes, créant ainsi des galeries couvertes pour les piétons.

Cette architecture raconte l’histoire d’une ville commerçante. Elle mélange des influences chinoises, européennes et sud-est asiatiques. Les façades, les corniches, les balcons, les arcades et certains détails décoratifs évoquent une époque où Shantou était connectée aux réseaux marchands internationaux. La vieille ville apparaît ainsi comme une archive urbaine : chaque bâtiment semble porter la mémoire du port, des commerçants, des familles d’outre-mer et des influences venues d’ailleurs.

Cette architecture n’est pas simplement “coloniale” au sens strict. Elle est plutôt hybride. Elle témoigne d’une époque où les villes portuaires chinoises absorbaient, transformaient et réinterprétaient des formes étrangères selon leurs propres usages. À Shantou, cette hybridation donne à la vieille ville une atmosphère particulière : à la fois chinoise, méridionale, maritime et internationale.

La rénovation de la vieille ville : entre patrimoine, tourisme et artificialisation

Aujourd’hui, la vieille ville de Shantou connaît un regain d’attention. Ses rues anciennes, ses arcades et ses maisons de style sino-occidental attirent de nouveaux visiteurs, d’autant plus depuis que certains lieux associés à la mémoire Qiaopi et à la culture Chaoshan ont été remis en lumière par le cinéma récent, notamment avec Dear You. Dans ce contexte, Shantou a lancé des parcours touristiques liés au film, reliant notamment les quartiers historiques, les anciens lieux de diaspora et le musée des Qiaopi. Cette dynamique montre comment une œuvre cinématographique peut transformer un patrimoine local en destination culturelle contemporaine.

Face à ce nouvel intérêt touristique, les autorités locales ont engagé depuis plusieurs années un vaste travail de rénovation des quartiers anciens, en particulier autour de Xiaogongyuan, le “Petit Parc”, cœur historique de la vieille ville. L’objectif est clair : préserver l’image patrimoniale de Shantou, redonner une valeur touristique à ses rues anciennes et réactiver la mémoire de son passé portuaire. Mais la tâche est immense. Beaucoup de maisons anciennes ont été longtemps laissées à l’abandon, parfois dans un état très critique. Avant même de parler de restauration, il faut souvent identifier les propriétaires, retrouver les familles concernées, résoudre des questions de succession ou de propriété, et composer avec le fait que certains héritiers vivent aujourd’hui hors de Chine ou ignorent même qu’ils possèdent encore une part de ces maisons.

À cette complexité foncière s’ajoute une difficulté patrimoniale. Restaurer ces bâtiments “comme à l’origine” ne consiste pas simplement à repeindre une façade ou à remplacer des menuiseries. Cela demande un véritable travail de recherche : retrouver des archives, comprendre les matériaux, les proportions, les détails décoratifs, les techniques constructives et les usages historiques du lieu. Or, dans la pratique, la rénovation semble parfois davantage guidée par l’urgence touristique que par une ambition patrimoniale profonde. Certaines interventions donnent l’impression d’un travail de surface : des façades uniformisées, des décors simplifiés, une image ancienne reconstruite rapidement, mais sans toujours préserver la complexité réelle du tissu urbain.

C’est là que se situe le principal risque. En voulant transformer la vieille ville en destination touristique, Shantou pourrait produire un décor patrimonial plus qu’un véritable quartier vivant. Si la restauration n’est pas accompagnée d’un projet économique, culturel et social solide, les rues rénovées risquent de devenir de simples arrière-plans pour photos : belles en apparence, mais vides d’usages, d’habitants et d’âme. Le patrimoine urbain ne peut pas se limiter à une mise en scène de façades. Il doit aussi permettre le retour d’activités, de commerces, d’ateliers, de lieux culturels, de logements et de formes de vie quotidienne.

La vieille ville de Shantou possède pourtant un potentiel exceptionnel. Elle pourrait devenir bien plus qu’un site touristique : un lieu où se croisent mémoire de la diaspora, culture Chaoshan, histoire portuaire, architecture hybride et création contemporaine. Mais pour cela, la rénovation doit dépasser la logique du décor. Elle doit s’appuyer sur les archives, sur les habitants, sur les familles propriétaires, sur les artisans, sur les chercheurs et sur une véritable stratégie de réactivation urbaine. Sans cette profondeur, le risque est de voir naître un quartier restauré mais artificiel, un espace patrimonial propre et photogénique, mais coupé de la vie qui avait autrefois fait la force de Shantou.

 


 

Shantou est donc bien plus qu’une ville côtière du Guangdong. Elle est un territoire de départs et de retours, une ville où la mer a façonné les destins, les familles et les formes urbaines. À travers sa culture Chaoshan, son passé portuaire, ses Qiaopi, son architecture hybride et la mémoire ravivée par le cinéma, Shantou raconte une histoire profondément locale, mais ouverte sur le monde.

Cette histoire est précieuse parce qu’elle ne parle pas seulement de commerce, d’émigration ou de patrimoine. Elle parle du lien entre ceux qui partent et ceux qui restent, de la fidélité à une terre d’origine, de la transmission entre générations et de la manière dont une ville peut porter en elle la mémoire d’une diaspora entière.

Aujourd’hui, la redécouverte de la vieille ville offre à Shantou une opportunité unique : transformer son patrimoine en un véritable projet culturel, urbain et humain. Mais cette renaissance ne pourra être réussie que si elle dépasse la simple restauration des façades. Préserver Shantou, ce n’est pas seulement reconstruire une image ancienne ; c’est redonner une place à ses habitants, à ses usages, à ses histoires et à la complexité de son héritage.

Si Shantou parvient à éviter le piège du décor touristique, elle pourra devenir un exemple rare de ville patrimoniale vivante : un lieu où l’architecture, la mémoire de la diaspora, la culture Chaoshan et la création contemporaine se répondent. Une ville-pont, entre la Chine et le monde, entre le passé et le présent, entre les archives silencieuses des Qiaopi et les voix nouvelles qui cherchent aujourd’hui à les faire revivre.

 

SHANTOU, LA VILLE DES LETTRES VENUES D’OUTRE-MER